"L'oeuvre de littérature n'exprime pas la vérité d'un lieu et d'un moment, mais doit ménager une place pour ses lecteurs, doit organiser pour eux en son sein un certain jeu, un jeu de vérité irréductible à un message ; c'est moins un écrit qu'une invitation à récrire, dans les marges et les blancs du récit proposé, d'autres textes, leur texte."
dimanche 1 juin 2014
"Lire, une invitation à récrire"
mardi 20 mai 2014
"Les personnages de mon rêve
sont venu converser avec moi
hors de mon rêve.
Et cela, ils n’ont pas pu le supporter.
Ils se sont sentis prisonniers
des formes truquées
de ce rêve à l’envers.
Ils se sont sentis prisonniers
des formes truquées
de ce rêve à l’envers.
je n’ai pas su les retenir.
Je n’ai pas su créer pour eux un autre rêve au
dehors.
Un rêve véritable.
Je n’ai pas su créer pour eux un autre rêve au
dehors.
Un rêve véritable.
Pourrai-je me remettre à présent
à converser avec eux au-dedans ?"
à converser avec eux au-dedans ?"
Roberto Juarroz, Quinzième poésie verticale, José Corti, p. 38,39.
dimanche 18 mai 2014
Dialogue avec le Chat- Bouddha. 2
Je me souviens de toi,
souriant. Tu dormais. Paupières mi-closes. Chat-Bouddha. Au museau en étoile.
Une chanson d’enfant sur les lèvres :
« Clair de lune, blanc
ivoire, où se dresse un banian, Petit bonhomme de la lune y embrasse un songe. Dans
le silence, douceur tranquille, Petit bonhomme, que fais-tu dans la lune ?
Le vent n’a pas de
maison, le vent vole en toutes directions, jamais le vent ne s’arrête …
La lumière s’est
détachée, la voilà sur la colline. Puis elle a grimpé à l’arbre mais ses jambes
fatiguées l’ont faite se poser là.
Nous pénétrant de la rieuse lumière, nous
voilà en joie, en jeu sommes prêts…
Si tu veux aller dans
la lune, demande donc une échelle à monsieur Ciel. Au 15 Août, immense est la
lune, demande une échelle à monsieur Ciel, si tu veux l’atteindre. »
Il a entr’ouvert les
yeux. Le chien l’a regardé. Lui a dit l’air étonné :
-Où sont passées tes
oreilles ?
-Je chantais. Point
besoin d’oreilles quand on chante. Je ne supporte pas ceux qui s’écoutent
chanter ou parler…
Vie du vent, vie de la
lumière, remous de l’enfance. Où commence la vie ?
« Pour les âmes,
la mort est de se changer en eau. Pour l’eau, la mort est de devenir terre. Et cependant de la
terre naît l’eau, et de l’eau, l’âme[1]. »
C’était un
Chat-Bouddha. Le chien a regardé la mère et lui a dit :
-Tu dois aimer les
chats.
-Pas forcément, a dit
la mère.
Elle n’a pas su d’où lui
était sorti ce mot « Chat-Bouddha ». Peut-être des yeux de pierre de
ce vieux bouddha qu’elle avait vu. Le front ébréché par le temps. Au sourire
éternel. Résistant à tout. Inoxydable aux intempéries de la vie.
Bouddha
faiseur de boddhillons, en haillons mais si joyeux et si pauvres. Ils ne
peuvent être que de pierre à être heureux en étant pauvres. Sans besoin aucun.
Et courir pieds au vent. Comme les bambous jettent leurs dernières fleurs,
avant de rejaillir en pousses neuves, bouddha fait ses boddhillons. Pour propulser
non pas tant la vie, mais cette vigilance envers elle.
Le chien est revenu
interroger Chat-Bouddha.
-Tu crois que tu peux
ainsi oublier la vie terrestre ? Tu commences à peine de vivre.
-Ceux qui ne savent pas
écouter, ne savent pas parler. Jamais alors ne commencent à vivre.
Les volets battent
contre le mur. Respiration du vent. Attentifs au souffle. Aux herbes, aux brindilles. Le
chat s’est roulé sur le sol, pattes en l’air, au soleil. S’offrant aux
caresses. A la chaleur. Aux sourire.
-Minou, mouni, minou !
Il n’a même pas daigné tourner la tête. Faisant mine de rien. Adolescent de quelques siècles.
mardi 13 mai 2014
Dialogue avec le Chat, le matin, 1.
J’aime cette heure du matin,
fragile entre toutes. Lumière qui éclaircit la nuit. Entre les
feuilles. Et cette petite tasse chaude qui réchauffe le corps. Je m’étais
habituée au chat. A ses disparitions. A ses reculades. A ses réapparitions
aussi, en cette heure matinale. Il venait s’asseoir comme si de rien n’était,
au pied du coussin. Assoupi. Ronronnant. Il m’avait dit « Nénuphar
peut-être, à ma prochaine vie ! ». J’ai repensé à cet étrange distique. «
La rose est sans pourquoi [1] »
La rose vit, la rose est. Elle advient à ce qu’elle est. A cette heure de
l’aube. Où vient la plus matinale des perceptions. Rose, nénuphar, chat, unis. En cette lumière propice. Où tous les chats sont gris, rose, nénuphar. Etre
aux multiples moires. Ne connaissant ni l’unisson, ni le pas cadencé d’une identification,
d’une seule. Seulement flottants à la surface de la boue. Et se dispersant au matin.
Le chat vint à s’étirer. Observa
le margouillat. Voulait-il devenir chat, nénuphar, lui aussi ? Agrippé à
son pauvre mur blanc. Tendu comme une toile blanche. Vide.
Le chat revint vers moi et
engagea la conversation comme l’autre jour. Il me regarda et dit sans qu’aucun
son ne sorte de sa bouche.
-Pourquoi écris-tu comme ça, sans
cesse ?
Je lui répondis :
-Cela ne te regarde pas.
Puis après un moment de silence.
Ennuyée de ne pouvoir me retenir, je lâchai :
-Je vais te le dire quand même.
Je me lève et dès le matin, j’écris. Cela s’ordonne dans ma tête. Les mots
s’alignent. Les vieux mots de la veille. Puis ceux plus frais du matin. Je les
dispose, je les rafraîchis et leur donne vie nouvelle. J’essaie de donner mouvement
à ce qui est en moi. Ma page se construit. Mot à mot. Phrase à phrase. L’espace s’ordonne ainsi. Et quand la page est finie, mon monde s’est
réorganisé, reconstruit. Vivant pour la journée.
Je poursuivis. Ne m’adressant
plus au chat. Qui s’était enroulé sur lui-même. Endormi peut-être. Il ouvrait un
œil. Semblait me guetter puis se rendormait. Je me demandais alors si certaines
de mes pensées ne l’avaient pas assommé et envoyé au paradis des chats. Le
monde dans la main. Démiurge d’une feuille. Dérisoire. Inutile.
-Qu’est-ce que c’est que cette
histoire ! soupirait le chat à travers ses moustaches. Il fronçait les
sourcils. Plissait le front.
Oui, écrire me tient, le matin. Et les
lignes de la feuille comme celles de la main. Dures nervures jusque dans le
creux de la paume. Qui ne cesse d’écrire. Et tourne autour. De ce qui ne cesse
pas de ne pas s’écrire.
Quand je travaille, le temps me
fuit. Que devient alors le monde qui ne peut se réorganiser ? Le chat me
demande alors :

[2]
[2]
-Tu dois le faire sans
cesse ?
-Pour que cela tienne oui, c’est
sans cesse.
-Pourquoi donc les mots, les
phrases ne restent-elles pas stables ?
-Je ne sais pas moi-même. Quand
je n’ai plus rien à écrire, je me sens dans l’abandon. Perdue au monde. Il faut que les mots le tiennent. Le pétrissent. L'inventent.
Le soleil est haut maintenant. Il
est facile d’écrire, avec un chat pour interlocuteur. Sans lui parler. Mais moi,
j’écris comme je lui parle. En silence, en mon for intérieur. Sans pourquoi. Je pensais.
-Chat, alter-ego. Chat- hypnose, rose, nénuphar, nature. Chat souriant. Chat-margouillat…qui es-tu dans toutes ces réincarnations ?
Et certains qui pensent qu'il n'y a que chat noir ou chat blanc. Pauvre monde binaire où les bons sont d'un côté et les méchants de l'autre.
-Chat, alter-ego. Chat- hypnose, rose, nénuphar, nature. Chat souriant. Chat-margouillat…qui es-tu dans toutes ces réincarnations ?
Et certains qui pensent qu'il n'y a que chat noir ou chat blanc. Pauvre monde binaire où les bons sont d'un côté et les méchants de l'autre.
Le matin est bien engagé
maintenant. La nuit s'est laissée diluer par la lumière. Nuit/jour, hiver/été,
guerre/paix… Seule reste la voix Polyphème. Qui ne voit ni n’entend, si ce
n’est à rebours, à rebrousse-poil. Une voix qui tâtonne, qui erre, qui hurle la
douleur de la nuit et qui cherche l’aurore. Qui ne lutte contre « Personne » et qui crie par-delà la mer.
3
Le chat semblait lire en moi. Et me dit
Le chat semblait lire en moi. Et me dit
-Un peu de calme. Tu ne t’égares
pas un peu, là ?
Je lui répondis :
-L’autre jour, tu as voulu à tout
prix que je t’attende, que je te parle, que je te réponde. Tes questions
n’interrogent pas. Tu juges, tu jauges, me mettant à la question. Mais tu
n’interroges pas.
-Je ne comprends rien de ce que
tu dis, dit-il en souriant.
Je ne répondis rien, sachant que
c’était encore une de ses manœuvres
félines familières …
Je regrettais déjà la pensée
matinale. Pensée de l’aube, à bout portant sur les choses. Qui disparaît avec
la lumière du jour. Soleil oblique sur les feuilles. Vert printemps. Dilué de
jaune de Naples. Blanc titane. Mimant les grains de la lumière.
vendredi 25 avril 2014
De l'art de conférer
"Je festoie et caresse la vérité en quelque main que je la trouve, et m'y rends allégrement, et lui tends mes armes vaincues, de loin que je la vois approcher. Et pourvu qu'on n'y procède d'une trogne trop impérieusement magistrale, je prends plaisir à être repris. Et m'accomode aux accusateurs, souvent plus par raison de civilité que par raison d'amendement : aimant à gratifier et nourrir la liberté de m'avertir, par la facilité de céder."...-...-
"Nous entrons en inimitié, premièrement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n'apprenons à disputer que pour contredire : et chacun contredisant et étant contredit, il en advient que le fruit du disputer, c'est perdre et anéantir la vérité."
Montaigne, Les Essais, la Pochothèque, 2001, présentée par Jean Céard, avec la collaboration de Denis Bjaï, Bénédicte Boudou, Isabelle Pantin, Livre III, chapitre VIII, De l'art de conférer, p 1447.
p 1449
"Nous entrons en inimitié, premièrement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n'apprenons à disputer que pour contredire : et chacun contredisant et étant contredit, il en advient que le fruit du disputer, c'est perdre et anéantir la vérité."
Montaigne, Les Essais, la Pochothèque, 2001, présentée par Jean Céard, avec la collaboration de Denis Bjaï, Bénédicte Boudou, Isabelle Pantin, Livre III, chapitre VIII, De l'art de conférer, p 1447.
p 1449
Des noms
" Qui empêche mon palefrenier de s'appeler Pompée le grand ? Mais après tout, quels moyens, quels ressorts y-a-t-il qui attachent à mon palefrenier trépassé, ou à cet autre homme qui eut la tête tranchée en Egypte, et qui joignent à eux, cette voix glorifiée, et ces traits de plume, ainsi honorés, afin qu'ils s'en avantagent ?
Crois-tu que les cendres et les mânes s'en soucient dans les tombeaux ?"
Montaigne, Les Essais, la Pochothèque, 2001, présentée par Jean Céard, avec la collaboration de Denis Bjaï, Bénédicte Boudou, Isabelle Pantin, Livre I, chapitre LVI, p 455.
Crois-tu que les cendres et les mânes s'en soucient dans les tombeaux ?"
Montaigne, Les Essais, la Pochothèque, 2001, présentée par Jean Céard, avec la collaboration de Denis Bjaï, Bénédicte Boudou, Isabelle Pantin, Livre I, chapitre LVI, p 455.
jeudi 17 avril 2014
Qu'est-ce que l'eau ?
L'écrivain américain David Foster Wallace s'était adressé à ses étudiants en leur racontant une petite histoire où sont remarquablement illustrés le rôle et la fonction de la littérature :
" C'est l'histoire de deux jeunes poissons qui nagent et croisent le chemin d'un poisson plus âgé qui leur fait signe de la tête et leur dit : " Salut, les garçons. L'eau est bonne ?" Les deux jeunes poissons nagent encore un moment, puis l'un regarde l'autre et fait : tu sais ce que c'est toi, l'eau ?"
" La morale immédiate de cette histoire, c'est tout simplement que les réalités les plus évidentes, les plus importantes et les plus omniprésentes, sont souvent les plus difficiles à voir et à exprimer. A l'instar des deux jeunes poissons, nous mêmes nous ne rendons pas compte de ce qu'est véritablement l'eau dans laquelle nous vivons chaque minute de notre existence. Nous n'avons pas conscience, en effet, que la littérature et les savoirs humanistes, la culture et l'instruction constituent le liquide amniotique idéal dans lequel seulement les idées de démocratie, de liberté, de justice, de laïcité, d'égalité, de droit à la critique, de tolérance, de solidarité et de bien commun peuvent se développer avec vigueur."
L 'utile inutilité de la littérature
in L'utilité de l'inutilité, Nuccio Ordine, Abraham Flexner, Les Belles Lettres. p. 8
vendredi 11 avril 2014
"Poésie verticale"
« .. Toujours au bord.
Mais au bord de quoi ?
Nous savons seulement que quelque chose tombe
de l’autre côté de ce bord
et qu’une fois parvenu à sa limite
il n’est plus possible de reculer.
Vertige devant un pressentiment
et devant un soupçon :
lorsqu’on arrive à ce bord
cela aussi qui fut auparavant
devient abîme.
Hypnotisés sur une arête
qui a perdu les surfaces
qui l’avaient formée
et resta en suspens dans l’air.
Acrobates sur un bord nu,
équilibristes sur le vide,
dans un cirque sans autre chapiteau que le ciel
et dont les spectateurs sont partis… »
Mais au bord de quoi ?
Nous savons seulement que quelque chose tombe
de l’autre côté de ce bord
et qu’une fois parvenu à sa limite
il n’est plus possible de reculer.
Vertige devant un pressentiment
et devant un soupçon :
lorsqu’on arrive à ce bord
cela aussi qui fut auparavant
devient abîme.
Hypnotisés sur une arête
qui a perdu les surfaces
qui l’avaient formée
et resta en suspens dans l’air.
Acrobates sur un bord nu,
équilibristes sur le vide,
dans un cirque sans autre chapiteau que le ciel
et dont les spectateurs sont partis… »
Treizième poésie verticale, Corti, 1993
Roberto Juarros, traduction R Munier
dimanche 23 mars 2014
Histoires absurdes 4,5
Histoire absurde 4
-Tu as retrouvé ton chapeau ?
Histoire absurde 5.
-Tu as retrouvé ton chapeau ?
-Oh oui, je l'avais oublié dans un groupe, ils me l'ont gardé.
-Que leur as-tu raconté cette fois-ci ?
-Une histoire "vraie". C'était quelqu'un que nous aurions pu recevoir. Il s'est suicidé. Burn out, dépression. Ce n'était pas une surprise pour son entourage. Alors le chef, celui qui l'avait tant méprisé, tant harcelé, depuis des années, a dit aux autres :
-Il faudrait quand même que quelqu'un aille à ses obsèques.
-L'un d'eux a dit : Ce n'est pas un peu hypocrite, non ?
-Un autre a rétorqué : Oui, mais c'est quand même humain.
Un troisième a alors dit, le regard fuyant : On peut pas faire un peu les deux.... ?
-...
- J'ai vu son regard. Double comme ce qu'il a dit. Je me suis dit qu'il allait faire une belle carrière. Le pire, c'est qu'il avait l'air sympathique ...
Histoire absurde 5.
Vieil or, reflets dans le verre. Raisin sec qui miroite au soleil. Et cette étrange scène mordorée dans les éclats du vin.
-C’était Noël. J’étais seul dans la maison de mon père. Assis dans la grande salle. Les parfums de la cuisine fleuraient bon, par la porte entrouverte. J’avais voulu me faire un repas de fête, avec un menu sophistiqué. C’était Noël. Je me suis habillé. J’avais mis ma belle redingote. Installé à la table de la salle à manger, j'ai observé les lieux, les objets. La belle nappe, la vieille argenterie de famille, les grands verres de dégustation. Il fallait bien les utiliser. Ils s'entassaient dans l'armoire, empoussiérés au fil des ans, égrenant les histoires de toutes ces lignées de femmes, silencieuses, affairées, entre cuisine et jardin.
Quand je me levais pour aller chercher un plat, j’allais mettre mon tablier. Machinalement, pour ne pas me salir. Puis je revenais me servir en tablier. Comme un valet sert son maître. Avec cérémonie. Une fois servi, dans le salon, j’ai enlevé le tablier, j’ai remis ma redingote et je me suis ré-assis.
Ce n’était pas un rêve. Non. J’ai vraiment fait ça. Il y avait plusieurs plats. Alors j’ai recommencé plusieurs fois. Quand soudain j’ai réalisé ce que je faisais. J’ai cru devenir fou. Heureusement personne ne me voyait.
Quand je me levais pour aller chercher un plat, j’allais mettre mon tablier. Machinalement, pour ne pas me salir. Puis je revenais me servir en tablier. Comme un valet sert son maître. Avec cérémonie. Une fois servi, dans le salon, j’ai enlevé le tablier, j’ai remis ma redingote et je me suis ré-assis.
Ce n’était pas un rêve. Non. J’ai vraiment fait ça. Il y avait plusieurs plats. Alors j’ai recommencé plusieurs fois. Quand soudain j’ai réalisé ce que je faisais. J’ai cru devenir fou. Heureusement personne ne me voyait.
- Maître de maison et valet à la fois…
-Il y avait un grand miroir dans le salon. Je me suis vu une fraction de seconde dans ce vieux miroir de famille. Moi et mon cinéma. Je ne me suis pas reconnu.
-…
-J'ai pensé alors à ce si vieux souvenir. Mon père avant de mourir, voulait que je sois médecin et que je reprenne sa clientèle. Je n'en voulais pas de tout ça. Alors je suis parti, travailler dans un bistro à Paris. Faire le « Loufiat ». Dans un bistro, à Montmartre. Un jour, je passais devant un miroir près de la caisse. Je me suis vu avec ce tablier long des garçons parisiens. Et je ne me suis pas reconnu… Là non plus.
-Loufiat ?
-C’est le nom d’un personnage de la littérature. Il y avait également un maître d’hôtel au Procope qui se présentait ainsi. Dérision, dérision. Le nom est resté pour désigner la place de serveur, on dit même "faire le loufiat"…
Cela m’a intriguée. Je suis allée chercher… Loufiat… Loffiat, Loff… iat… Et j’ai lu :
« Loufiat : substantif masculin pour dire en argot ou de façon populaire, le garçon de café. Loffiat est l’idiot, l’homme simple, le goujat, le valet. Dérivé de Loffe, nigaud, ( 1790, Le rat du Châtelet), de l’onomatopée loff, le souffle du vent, et le suffixe iat.»
Je suis restée perplexe devant le mot et ces images étranges qui lui sont revenues à la mémoire.
dimanche 2 mars 2014
Histoires absurdes 2,3.
Histoire absurde 2.
Je me suis réveillée.
Sur le pas de la porte, se tenait une petite
fille. Je ne l'avais jamais vue. Elle lui ressemblait tant. J'ai pensé aux pelures
d'oignons. Je lui ai demandé :
-Que fais-tu là ?
-Papa m'a envoyé chercher ses affaires.
-Quelles affaires ?
-Son chapeau. Il l’a oublié hier. Il a froid . Il
veut son chapeau.
Tout son être transmettait la demande du père. Front plissé. Cheveux hérissés. Poings serrés. Toute pétrie de silence.
Nous avons regardé. Partout. Cherché. Sous la chaise. Derrière le fauteuil.
Rien. Il y avait bien un chapeau de femme. Sophistiqué. Baroque. Irréel. Flottant. Sur une tête qui n'existait pas.
Mais non, bien sûr, ce n'était pas le sien. Il avait perdu une de ses pelures
familières. Il aurait pu la mettre sur la tête. Oui. Certainement. Ça
l’aurait habillé, donné une certaine allure. Elégance. Signe de reconnaissance.
Dans ce petit monde de chapeaux.
Quand je vous dis qu’on s’attache parfois aux pelures…
Histoire absurde 3
Je me suis réveillée doucement ce matin. Des phrases m'arrivaient. Des images aussi. Toutes venues des rivages du rêve. Quelles pelures avais-je donc aujourd’hui ?
On m’avait dit que certains mots protégeaient du froid et de la faim. Ils
permettaient par exemple de ne pas se retrouver à la rue. J'avais ainsi rêvé, une
nuit que les mots pouvaient réchauffer le corps. J’ai pensé à la petite
marchande d’allumettes. Si petite et grelottant sous ses pauvres vêtements. Nul ne la voyait sur son trottoir.
Quels mots auraient pu la protéger ?
Rêve, réalité, intérieur, extérieur, penser, être. Certains mots se
font pelures. Plus importantes que d'autres. Se repèrent leurs habitudes, leurs logiques, leurs contextes. On croit les ingérer, les digérer, les intégrer.
Puis avec le temps. Quels destins ont-ils donc dans l'estomac ?
Je suis rentrée à l’intérieur du corps, pour mieux les observer. Suivre
leur transit. Leur embarras. Ils travaillaient tout seul. Ils érodaient les cavités.
Les parois s’affinaient. Les villosités se distendaient. Puis ils remontaient les
cryptes du rêve. Ils creusaient des trous. Sculptaient des galeries. C’était
des mots enkystés. J’avais peur en les voyant ainsi, qu’ils ne fassent saigner
inutilement. Pulsion de mort. Dérisoire,
dérisoire. Inextirpable du vivant. Par endroits, ils étaient devenus intimité saprophyte. Qui vous ronge et pourtant vous sustente. Du dedans. Toujours. Sans
cesse.
Après tout ce travail, certains mots avaient perdu leurs habitudes. Perdu
leurs sens. Perdu la tête. Sans compter leurs vêtements, leurs chapeaux, leurs
chaussures. L’un d’entre eux était en smoking. Je baissais les yeux et je voyais
ses pieds nus. Et j’entendais : « Va-nu-pied ! ». Le mépris
l’invectivait. Certains mots étaient devenus transparents. De l’intérieur, ils
étaient en train de desquamer. C’était un épithélium qui doucement s’en allait.
Cellules mortes. Inclassables figures du rêve. Plus de dedans ni de dehors. Les
mots perdaient leur consistance. Penser, être, rêve, réalité…s'en allaient en
déliquescence.
Est-ce cela digérer ? Ils devenaient particules. Elémentaires. Prêtes
à être absorbés. Et à vouloir les comprendre, un jour l’on se réveille et il
ne reste plus rien. Leurs sens, leurs sons, tout s’en est allé.
On m’avait pourtant dit que certains mots protégeaient du froid, de la faim.
A tellement les fréquenter, et avoir cru si bien les digérer, ne restent maintenant dans la bouche, que leurs pelures . Fibres dures. Résidus. Copeaux devenus drus. Restés là. Incuisinables. Inabsorbables.
Et puis.
Une syllabe ancienne est venue.
Une mélodie.
Claire.
Vide.
Au seuil d’un nouveau destin.
On m’avait pourtant dit que certains mots protégeaient du froid, de la faim.
Oui, peut-être certains…
« Et la pensée
continue de pleuvoir sans
le monde,
continue de pleuvoir sans
la pluie,
continue de
pleuvoir. [1]»
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