lundi 21 juillet 2014

Mais c'est de nuit...

Il a plu toute la nuit. Sans relâche.

Le chien a gémi.

Orages, vent, bourrasques. Puis soudain dans leurs souffles, grondements, bruits, voix. Conflits peut-être. Enfouis dans la mémoire. Et voilà que tous remontent le courant. Pénètrent les rêves. Affleurent la lumière. Autres scènes. Impromptues, incertaines. La vie ne voulait pourtant pas de conflits. Mais voilà, elle bouillonne, elle s'interroge, elle remue, se retourne et n'arrive pas à dormir. Tombant par surprise, hachant les pétales, déchirant les feuilles. Tourmente de l'âme. Que tutoie le vent. 

                                                                  "Où suis-je ?" se dit l'âme. 

                                                                       En écho le silence.

Mais c'est de nuit.



Car il y a cette folle croyance que l'issue ne serait qu'accident. Pensées soufflées par le vent. Qui fait tourner la tête et brouille la conscience. Nature égarée. 

"J'entre où je ne sais, mais ne suis-je pas toujours là ?"  se dit l'âme.

En écho le silence.

Mais c'est de nuit




Il y eut tant d'orages.

Le chien  a gémi.
                                  
Humain, trop humain.

Contre la pluie.

Pluie.

Et encore

Pluie.

Goutte

à

Goutte.


Sur les paupières de la nuit.



























dimanche 20 juillet 2014

Loires




"Loin d'étendre l'oubli sur le pays qu'il creuse et nourrit, le fleuve nous indique simplement que partout chaque instant est un lever et un coucher, un crépuscule."

"Un héron passe. Les humains sont tenus au silence. Et le silence rassemble toutes les couleurs du jour, ses parenthèses."1.




1. Loires, Yves Jouan, L'Atelier du Grand Tétras, 2014, p 73.

mercredi 16 juillet 2014

Quand les mots fatiguent d'être seulement humains


Tu étais parti vers le bout du chemin. Je n'ai vu que ton dos qui s'éloignait sur le chemin de halage. En existe-t-il par ici, le long du fleuve? Chemin de surplomb, extrait des vagues, de leurs remous, protégé des trous d'eau qui emprisonnent la marche. Chemin qui nomme le fleuve.Tu es le fleuve.



Tu avais rêvé  les promenades de la vie. 


                                        


Amours et rencontres. Au singulier et aux pluriels. Et puis le temps rattrape déjà au  tournant. Déjà ? Là où affleurent l'ardoise et les rosiers de vignes. Et plus loin  dans les veinures du sol. Shiste et puis quartz, feldspath, mica. Hasard entremêlé des poussées de la terre.

Ne reste plus que le chemin. Mais trop de clarté. Aveuglante. Dissonnante. Et plus rien à comprendre. Et  surtout, peut-être, avoir tout compris de travers. Jokes entremêlés.

Acédie. Soleil de midi. Qu'ils disaient. Qu'ils écrivaient. Pourtant j'ai lu, relu, tourné autour des mots. Je les ai même soupesés, contournés, mis au travail. Extrait leur possible matière. Mais à force de les polir, lecture arasante, ils sont devenus vides, pauvres mots, belles écorces, mille reflets, miroirs multicolores, soupçons de réel.



    
C'est une lumière plate sans relief, éveillant à une vie sans ombres, ni saveurs, pauvre vie déshabillée, dénudée, disséquée. Réveil raté car sans reliefs ni restes. Lumière plate de midi où s'est épuisée la quête d'une essence qui n'a jamais appartenu à la vie. Le Roi est nu. La vie a des entrailles vides.

Elle est donnée pour en faire le chemin. Et  rien au-delà. Et tous ces textes et leurs documents qui faisaient miroiter un au-delà.

Il y a juste le soleil du matin et  celui du soir et puis celui de midi. Qui font jouer les étoffes de la vie. Il n'y a rien au-delà, ni essence, ni être, ni réel. Rien. Seulement des intuitions qu'ils ont érigées en vérité.


Pressentiment humain, trop humain..

Alors, des mots libres enfin  ? Mais non, mais non. Des mots. Pas tant pour ne rien dire. Mais seulement pour boîter joyeusement en chemin.

Chemin unique. Au terme paisible. Rien ne sert de lui en vouloir d'avoir des caillous, des hibous, des chous où s'épuisent les genous. J'ai du en oublier en chemin...

Mais qui parle  ?

J'ai beau appeler.

Personne ne répond. 

Mots, souffles, vents. Quand les mots fatiguent d'être seulement humains.

lundi 14 juillet 2014

Du doux mirage d'une langue-monde



                                           Ecouter le vent, humer les vagues, respirer les rêves. 


Peu importe la langue. 

Une langue, deux langues, trois langues. Entre-deux, en pidgin ou en créole. A saute-mouton, hirsute d'idiomes, allogènes ou autochtones. Une langue-monde enfin. Quel doux mirage. Qui parlerait un je-ne-sais-quoi. Qui bredouillerait un je-ne-sais pas. Pour chanter  un presque rien.

Arc-en-ciel dans la nuit noire du monde. Car le monde est sombre et d'anciennes peurs lui reviennent. Il veut évacuer, purifier, exterminer. Sortent alors de sa bouche d'ombre : ciel, nuage, pluie, tornade, guerre, pêle-mêle... 

Mots matière. Embrouillés. Empêchés. Trébuchants. Bombes devenus.

Puis les voilà terre, herbe, souffle, lumière enfin.

Peu importe leur langue.



Et ils pétrissent, ils transforment. Levain de la terre, souffle des saisons, alluvions de la matière, cycles de vie. Ainsi miroitent les échos du monde, en leurs bains de matière, leurs bouillons de langues et de paroles. Et je voudrais m'y baigner, m'en délecter, m'en pénétrer, puis les absorber.

Reste alors cette espérance folle. 

Les mots vivifieraient-ils comme la pluie d'été  ?
Apaiseraient-ils comme la chaleur où perlent les gouttes de soleil ?

Parfois...




Espérance folle. Que de se reposer à l'ombre des mots.






dimanche 13 juillet 2014

soleil du soir

Les mots se font vent, pierre ou bambous. Feuilles devenues bruissantes de paroles. Et le vent, et la pluie et puis la nuit. Je me sens parfois en panne quand le jour s'en va. Brume,  chaleur , moiteur vers le grand large.

Dire. Et puis dire, encore. Et un jour peut-être ne plus dire. 

Voilà  le silence.  A pas de loup, à pas de lune. 

Dans cet abri de l'être, ne reste alors que l'indulgence envers la vie. Quand les mots miment la nature et se font flaques, taches ou griffures. Palette de rêves. Esquisses du monde.

Mais où est passé le monde ?

Voilà l'été. 
Courant d'air de la vie.

Vite. 
Se reposer 
   Se souvenir
Oublier 
Inventer peut-être









Pour une écriture-monde







Nous avons devisé là où le Mékong a fait une boucle dans le temps. Un ami, venu me rendre visite, m’a parlé de La Magdalena, de Bornéo et de Singapour. Et de tant d’autres choses intimes avec le silence. Nous avons devisé,  sur ce frêle esquif de la langue.

Deviser en français. Ecriture-monde, parole-monde.

Un souvenir m’est revenu de mes années d’analyse.  Elles ont commencé par cette invite de Serge Leclaire : 

«Ecrivez-moi, je vous répondrai.» J’ai écrit, écrit durant toutes ces années et puis après, encore, toujours. Car Serge Leclaire accusait réception de ce qui n'était resté jusque là, qu'en poste restante. Et je parlais en vietnamien à quelqu’un qui ne le comprenait pas. Mais les mots en vietnamien ou en français, ou en « made in inconscient » sortaient de ma bouche. Ils franchissaient le gué. Et leur traduction était une danse dans le corps vers une vérité qui cherchait à se dire.
Vérité-fiction, semblant-mensonge de ce mi-dire de la vérité. Jamais atteignable. Toujours à l'horizon.

Un livre est arrivé ces jours-ci : Pour une littérature-monde.
Je l’ai parcouru.  «  Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère » disait Proust.

Nous avons devisé. Face au fleuve.


Il y a des lieux qu’il est possible d’habiter même quand ses amis s'en sont allés. Jan et Hannelore en font partie. Dans cette boucle du temps. Fleuve du devenir. Poser ses bagages, enfin. Dans les écorces croustillantes des mots.



Vignes et rosiers

Le fleuve


Un ami hollandais

Jan Doets
:-)



Une amie hollandaise
Hannelore Doets
:-)



dimanche 15 juin 2014

Le vrai lecteur

"Borges a dit un jour qu'il était infiniment plus évolué de lire que d'écrire et bien qu'il ait sans doute amoindri la force de ce mot en écrivant beaucoup lui-même, je crois savoir ce qu'il a voulu dire. Jamais un écrivain ne connaît la liberté absolue du lecteur désintéressé qui n'est que lecteur. La restriction n'a ici, rien de péjoratif, au contraire. Le lecteur qui lit seulement pour lire est le seul vrai lecteur. Les écrivains lisent en rapaces, ils ne peuvent lire sans penser à écrire. Certains écrivains lisent comme des espions économiques, d'autres comme des amants jaloux,mais dans tous les cas, ce sont des lecteurs dénaturés, à mille lieux de cette figure radieuse et platonicienne,le lecteur idéal et rêvé, l'exceptionnel prolongement naturel et vivant de chaque livre, celui qui ne cessera de récrire le livre sans rien demander de plus à l'écrivain, qui lui a déjà fourni ses mots.... (1)

" On pourra croire que les choses n'ont pas tellement changé depuis cinq cents ans, dit-il, mais cette fois je dois partir, on a besoin de moi de tous les côtés. Par moments j'aimerais bien être un X. "
Parvenu à la porte, il se retourna encore une fois.
"Salue les de ma part à Florence, dit-il, et si tu veux me voir sous mon jour le plus avantageux, quand j'étais encore jeune, c'est là-bas qu'il faut aller."
Et il s'éloigna dans l'allée du jardin. Lorsqu'il crût être hors de ma vue, je l'aperçus au loin qui enfilait prestement un Windows italique et se mettait à courir comme pour entamer un marathon."(2)


1. Cees Nooteboom, Pluie rouge, Rencontre avec une capitale, Actes Sud, 2008, p 93.
2. Ibidem, p97.

samedi 7 juin 2014

Dialogue avec le Chat-Poisson : "Nous nous accrochons tous à nos pauvres trous d’eau", 3.

                                                       

C’était l’ouverture de la pêche. Le chat s’est arrêté sur les berges. Il y a des trous d’eau par ici. Noirs, profonds, pleins de remous. Certains les réservent, ils ont leurs habitudes, viennent tôt le matin. Et sur une barque, s’installent. Attendant le frétillement jouissif du bouchon qui s’enfonce dans l’eau. Joies simples. Nez au vent. Pêcheur au soleil. Se faisant chat, poisson. Et comme il avait gardé ses moustaches, le voilà devenu silure, poisson-chat. Immangeable. Hirsute d’arêtes.
                                            
Où commence le poisson-chat, est-ce dans le chat ou dans le poisson que déjà ses traits s’habillent ? Le chat méditait tout cela. Regardant son compère poisson-chat. Je le surpris dans sa réflexion. Et entamai une conversation. Large. Non inquisitrice. Qui préservait ses silences. Ménageait ses espaces. Tout autour de lui. De tout et de rien.
-Tu fais aussi l’ouverture de la pêche ? lui demandais-je.
-Parfois…
-Tu t'intéresses aux pêcheurs ou aux poissons ?
-Je m’intéresse à l’âme des choses. Les choses ont une âme. Souvent oubliée.
-Que penses-tu des poisson-chats. Ont-ils deux âmes ? Une de poisson et une de chat ?
-Nous avons sans doute, tous deux âmes. Mais tu sais, j’ai découvert à ma grande surprise, une chose étrange. Quand je parle chat, c’est un poisson qui parle de ma bouche de chat. Tu vois ce que je veux dire ?
-Non...
-Ce n'est pas grave.
          
 ( 1 )


Le temps avait passé. Je le retrouvai méditant devant son trou d'eau. Le matin humide avait coulé sur les herbes de la rive. La conversation reprit. Comme si nous ne nous étions pas quittés. Conversation ininterrompue. Bulles. A la surface de la rivière.
-Ah je vois ! C’est comme si tu parlais la langue des poissons mais par une bouche de chat ? C’est ça ?
-...
- Ou plus précisément : comme si tu parlais poisson mais dans la langue des chats et dans une position de vie de chat. C’est ça ?
                                                                                                           (2)

Le chat se nettoyait les poils. Se lissait la moustache. Il semblait absorbé. Puisant l'eau de la rivière de sa patte en cuillère. Se lavait. Brume. Dans le tréfonds de l'âme. Il rajouta après un temps de réflexion :
-J'observe souvent le poisson-chat, par ici. J’ai le sentiment d'avoir parfois oublié la langue des poissons.
Je l'écoutais. 
-Tu dois avoir un fond de base, acquis dans une vie antérieure où tu as été poisson.
-Peu importe. Ce ne sont que des détails. L’important... ah, tiens, je ne sais plus ce qui est important. 

Il s'éloigna de la berge. Observa le fond de l'eau. Je l'observais aussi et le trouvai étrange. Dans cette réflexion qui l'interrogeait sur les apparences. Je lui demandai alors :

-Cela doit être une expérience...comment dire...
Il m'arrêta comme poursuivant sa pensée:
-Parfois, j’ai un regard de poisson, des perceptions de poisson, une diatribe de poisson. Je deviens bavard, bavard. Je fais des bulles partout. Cela m’insupporte moi-même. Tous ces tics de poisson. Alors je les évacue ! Je les écris. Et Puis Hop !  Archivés ! Dans la poubelle.
-Ah, on peut archiver dans une poubelle ? Intéressant...
-...
-Mais ta vie de chat, que devient-elle ? 
- Il faut pour cela ne pas trop s’installer dans un état, tu vois. Se prendre vraiment pour un chat ou pour un poisson par exemple. 
-Ce ne sont que des noms finalement ?
-Oui des noms qui te désignent, qui t’habillent. Leur parcours se passe en un éclair. Puis tout disparaît.
-C’est étrange, ce n’est pas triste quand tu me parles comme cela, de la vie, de la mort et de ses cycles.
-On me dit que je raconte des histoires.
-Oui, comme des histoires qu’on se raconte avant de s’endormir.
-Mais à cette différence près. Toutes ces histoires rendent les choses plus légères. La matière se métamorphose. Avec le cycle du carbone. Elle prend des noms différents. Et puis voilà. Un peu d’eau. Et  tout continue…
-Tu ne te consoles pas en disant tout cela ?
-Peu importe. La vérité, c’est la promenade des molécules. Et elles nous emportent avec elles.
-Pourquoi as-tu besoin de parler des molécules ? C’est pour faire plus scientifique ? Mais tu sais bien, cela n’a rien à voir avec la chimie. Homme, chat, poisson, oiseau...  Autour d'un trou d'eau.

De ce côté de la terre.


                                                                                                   (3)   

 Ou de l'autre...


                                                                                                    (4)


La lumière était revenue. J’ai pensé à cette nouvelle de Maupassant, d’une bataille autour d’un trou d’eau. Poissonneux. Trop poissonneux. Et cela avait fini au tribunal pour mort d’homme. On l’avait noyé. Pour un trou. Et cette pauvre phrase qui expliquait. « Je l'aurai repêché m'sieur le président…Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur." Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté. ( 5)  
Le chat me devina et me dit :
-Je suis chat comme tu es questionneuse. Nous nous accrochons tous à nos pauvres trous d’eau.





(1) Hiroshige, Banc de poissons
(2) Hiroshige, Chat
(3)Hiroshige, Ramassage de coquillage à Suzaki. Série " 36 vues de la capitale de l'est"
(4) Monet, Bain à la grenouillère.
(5). Maupasant, Le trou, 9 novembre 1886.



mercredi 4 juin 2014

"Accepter de ne point finir"

" Ce qu'il importe de sauver, dans le procès de symbolisation, c'est ce qui maintient l'altérité, la distance, ce qui est présence de l'absence. Telle est bien, nous l'avons vu, la fonction d'un certain silence entendu que Joyce tente, maladroitement, de transcrire par les points de suspension du dialogue entre le jeune homme et la jeune fille, que l'on retrouverait dans les articulations, les césures de la villanelle. Mais cette présence de l'absence, cette possibilité pour un texte de résonner, non seulement grâce à ce qu'il ne dit pas, mais en faisant place à des silences qui sont appels, le poète doit pouvoir la reconnaître dans les propres intermittences de son écriture. Et qu'il doit tenter de les accepter, accepter de ne point finir, de ne point créer une oeuvre achevée mais une oeuvre toujours suspendue." (1)









1. Ce n'est pas un hasard si, chez Joyce, les premières tentatives d'écriture ont allure de fragments. C'est sous cette double forme, poèmes ou épiphanies, que ses écrits ont commencé à circuler à Dublin.

James Joyce, Oeuvres, Introduction générale, LIX, J Aubert.

dimanche 1 juin 2014

"Lire, une invitation à récrire"

"L'oeuvre de littérature n'exprime pas la vérité d'un lieu et d'un moment, mais doit ménager une place pour ses lecteurs, doit organiser pour eux en son sein un certain jeu, un jeu de vérité irréductible à un message ; c'est moins un écrit qu'une invitation à récrire, dans les marges et les blancs du récit proposé, d'autres textes, leur texte."

Introduction générale, James Joyce, Oeuvres,  Bibliothèque de la Pléiade, LXXIX, J Aubert.